Savoirs

Les périples d’un entrepreneur dans la Baie de San Francisco

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Un réfugié vietnamien

J’avais 22 ans quand notre famille arriva en 1984 à San Jose, en Californie. Et nous voilà repartis de zéro. Ainé d’une fratrie de quatre frères et sœurs, j’ai dû aider mes parents à subvenir aux besoins de nous tous. D’abord, comme ouvrier sur une chaîne d’assemblage chez un distributeur de composants électroniques à haute valeur ajoutée, ensuite promu inspecteur de la qualité. Suivent d’autres emplois, des cours du soir et le weekend, pendant plus d’une décennie.

Enfin, j’ai pu décrocher un Bachelor en électronique-informatique, un Master en ingénierie industrielle et un MBA. Et pourtant malgré mon penchant pour la technologie, je dois avouer que cette voie ne m’a jamais inspiré. Etant jeune, j’ai toujours rêvé de devenir diplomate, tout comme mon père pour moi. Après, pourquoi pas ingénieur chimiste dans l’industrie pétrolière ? Mais voilà à mon arrivée aux Etats-Unis, pas d’autre choix que de « survivre » et travailler dans l’assemblage électronique. Et c’est là que j’ai réalisé la chance de pouvoir étudier l’informatique et l’électronique dans la Baie de San Francisco, un centre de formation hors pair. Et depuis, je ne fais que suivre cette voie.

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Les itinéraires d’un entrepreneur

Mes divers jobs ont été pour moi des expériences pratiques dans la réalisation de mes projets universitaires.

Et voilà, ma première expérience de dirigeant d’entreprise. Un couple qui  voulait se retirer m’a confié la gestion de leur entreprise à Santa Clara, en Californie : « Prenez votre part, si on réussit », m’ont-ils lancé. Cette confiance à mon égard a été une vraie bénédiction pour moi. J’ai donc quitté mon job et réussi à transformer cette petite entreprise familiale de 12 employés et sans ordinateurs en une entreprise en plein essor de 22 millions de dollars. Mon succès a attiré l’attention des investisseurs américains et étrangers. En 2004, elle a donc été vendue à une société d’ingénierie et de fabrication basée à Singapour. Et comme toujours, le nouveau propriétaire n’avait nullement l’intention de garder l’ancienne équipe de direction. Elle voulait juste acquérir ce savoir-faire. Et j’ai tourné la page…

Mon départ en 2005 a marqué un tournant dans ma vie. Je cherchais à m’installer à mon compte et créer ma propre entreprise.

En 2000, un de mes amis avait monté son entreprise de production contractuelle à San Jose, en Californie. Après cinq ans d’existence, l’entreprise n’arrivait toujours pas à décoller. Il était même sur le point de tout fermer. Je lui ai donc suggéré de nous associer. Et là, j’ai donc revu toute la stratégie de l’entreprise, mis en place une équipe, les moyens techniques et une infrastructure opérationnelle. Et de nouveau, j’ai transformé une petite entreprise à crédit en une entreprise intégrateur de systèmes prospère, de renommée mondiale, avec un revenu net à deux chiffres et un excédent de trésorerie.

Nous sommes devenus un acteur majeur dans la fabrication sous contrat dans la Baie. Nous avons agrandi notre emplacement à San Jose, ouvert un autre site à Suzhou, en Chine, et un troisième à Singapour. Au total, environ 125 employés travaillaient sur les trois sites, générant un chiffre d’affaires de quelque 25 millions de dollars par an. De vraies bonnes nouvelles ! Mais les mauvaises nouvelles ne tardaient guère à pointer le bout de leur nez. Le chemin du succès est toujours pavé de frictions entre associés.

Et de nouveau, avec ma femme on s’est dit qu’il faudrait encore repartir.

« Aider son prochain » comme stratégie anti-délocalisation

J’ai rencontré mon épouse Clementine, ingénieur, en 2002, quand nous travaillions dans la première entreprise à Santa Clara. Ensuite, elle m’a suivi dans l’entreprise à San José. Plutôt que la gestion technique, elle préfère la gestion opérationnelle. Nous vivons pratiquement ensemble 24/7 depuis que nous nous fréquentons. Oui, nous marchons main dans la main, au sens plein du terme.

Durant toutes ces années travaillant pour d’autres entreprises, nous deux avons toujours rêvé de créer notre propre entreprise. Ce moment est arrivé.  Est donc née CTEMS (Clementine and Tom’s Engineering and Manufacturing Services). Nous sommes une entreprise de conception et de construction de sous-ensembles électromécaniques, à savoir les faisceaux de câblage càd les pièces périphériques.

Nous offrons également des services d’ingénierie, de conseil-client sur les conceptions des méthodes de fabrication, la construction de prototypes et la réalisation de documents de support pour la production à grande échelle.

Les pièces périphériques sont beaucoup plus sophistiquées à fabriquer que les pièces-noyaux. Produites en petites quantités, elles sont souvent très complexes et exigent un mix subtil de matériaux, de technologie et de créativité. C’est la raison pour laquelle de nombreux grands fabricants sous contrat délaissent ce genre de travail. Et j’ai alors décidé d’investir ce créneau porteur que j’appelle la fabrication haut de gamme. A mon avis, il y avait un réel potentiel dans la Bay Area.

Quant à la production, la tendance est à la délocalisation tout azimut à l’étranger dans les régions à faibles coûts. Mais, il y aura toujours des besoins de fabrication sur mesure, surtout au stade de prototype. Un ingénieur ou un scientifique dans la région viendra toujours avec de nouveaux outils, appareils ou idées. Ils auront donc besoin de prototypes pour valider le design et tester leurs solutions ou concepts scientifiques et techniques. Et tout naturellement, ceci devrait être fabriqué la plupart du temps ici, dans la Silicon Valley.

Avec une grande partie de la fabrication partie à l’étranger, il est évident qu’il existe un marché porteur à saisir. On pourra donc compter sur cette clientèle solide qui aura toujours besoin d’une intervention rapide.
L’emplacement est un énorme avantage pour les clients dans la région, comme Tesla Motors et KLA-Tencor. En moins d’un quart d’heure, nous sommes déjà sur le site de nos clients pour le dépanner. De surcroît, les entreprises qui font appel à nos services économisent sur le temps, les coûts de transports et les taxes et droits d’importation.

En tant que fondateur de CTEMS, une entreprise contractuelle américaine,  perdu au milieu de la vague déferlante des délocalisations dans la Baie de San Francisco, je soutiens et prouve que la fabrication à moindres coûts et de qualité de produits sur le sol américain peut être réalisée grâce à un business model innovant.

En gardant la fabrication en interne, j’ai su accumuler un savoir-faire inégalé dans l’ingénierie, la fabrication et les interventions de support aux clients, au stade même de la conception. En étant engagés très tôt dans le projet, nous pouvons les guider dans la production du produit, le contrôle des coûts bien en amont même. Nous connaissons donc parfaitement le produit et peuvent les accompagner dans la production à grande échelle.

Grâce à notre programme d’intégration pour immigrants, de l’apprentissage de l’Anglais, de la culture américaine jusqu’à l’acquisition des compétences recherchées, CTEMS est « bien armée » pour concurrencer les fabricants offshore.

Notre but étant d’aider nos employés à grandir et à développer leur potentiel, de façon à ce qu’ils puissent saisir les nouvelles opportunités et grimper dans l’échelle sociale. Ils restent, en général, deux à trois ans avec nous jusqu’à la fin de leur formation. Et dès qu’ils se sentent intégrés dans la société américaine, ils partent à la recherche d’un nouvel emploi – tout comme moi, il y a quelques décennies.

Vu la diversité du personnel chez CTEMS, on se croirait à l’ONU, à la chaîne de montage. Oui, on communique dans diverses langues. Nous avons donc de la chance d’avoir un personnel qualifié et multilingue.

Avec cinq employés en 2011, nous avons réalisé notre premier projet, et en 2017, une bonne centaine travaille dans nos locaux. Grâce à notre modèle de management, le chiffre d’affaires de CETMS a été multiplié par sept entre 2011 et 2015. Sur les 500 entreprises privées à forte croissance répertoriées par 2015 Inc. aux États-Unis, CTEMS est classée à la 197ème place.

Je suis tout à fait convaincu que notre succès est dû, en partie à notre action « Aider son prochain » et en partie, au hasard. Nous avons de la chance de pouvoir profiter de la tendance haussière du high tech dans la Silicon Valley. Beaucoup de nos gros clients ont connu une forte croissance. Notre entreprise et moi-même sommes des fournisseurs de solutions. En maintenant son rôle-leader dans l’industrie, CTEMS veut juste prouver que la fabrication aux États-Unis peut être une stratégie à faible coût.

By Tom Huynh, President of CTEMS

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